La fourmi dans le corps

La fourmi dans le corps

Les chanoinesses de Remiremont ont été mises à l’honneur dans une pièce de théâtre écrite par Jacques Audiberti : « La Fourmi dans le corps ». L’action se déroule au XVIIe siècle, vers 1674, à Remiremont : elle oppose la chanoinesse au maréchal de Turenne un an avant le décès de ce dernier (Sedan, 11 septembre 1611 - Salzbach, 27 juillet 1675).

En 1960, Jacques Audiberti, de passage chez un ami romarimontain, eut l’idée d’écrire une pièce sur l’histoire de la célèbre abbaye de femmes de cette ville. En quatre mois de recherches intensives dans les archives municipales et départementales, aidé par sa formidable imagination et sa culture immense, il écrivit cette pièce publiée en 1961 par les éditions Gallimard dans le tome IV de son Théâtre. Elle fut jouée pour la première fois en 1962 à la Comédie Française.
 
Elle met en scène la chanoinesse Barthélémy de Pic-Saint-Pop qui, née en 1645 et allant sur ses 30 ans, essaye d’échapper à sa condition de femme. En fait, elle ne souhaiterait pas autre chose que de rejoindre le vaste « Opéra du Monde », comme l’a si bien écrit Audiberti dans une autre de ses œuvres théâtrales.

Pour cela, elle devra rompre ses digues intérieures. C'est une pièce « historique », oui. Mais c'est surtout une comédie particulièrement enlevée, où toute la cocasserie et la drôlerie viennent du choc permanent entre cette intellectuelle qui se croit supérieure et la réalité de la vie qu’incarne à merveille sa servante. La scène durant laquelle la première demande à la seconde comment on fait un enfant pour avoir du lait maternel est un petit chef-d’œuvre.

Cette pièce a fait partie du répertoire de la Comédie Française en 1962. Lors de sa création, elle a provoqué une bataille mémorable entre des abonnés choqués et un public plus « averti » ne cachant pas son adhésion enthousiaste. Ensuite elle sera souvent reprise par Silvia Montfort dans son théâtre du Carré-Montfort. Elle fut également donnée à Villeurbanne en 1997 dans une mise en scène de Gilles Champion (Théâtre Parts-Coeur).

Elle n’a jamais été représentée à Remiremont. Trop « cavalière », peut-être ?

 

L'argument

Une jeune femme, non mariée, sans doute vierge, fréquente à Paris, dans les années 1670, un groupe de "libertins", pas du tout des débauchés, mais plutôt des intellectuels en quête d'un sens rigoureux à donner à la vie par le moyen d'une discipline, philosophique, religieuse ou morale. En tout cas, mademoiselle Barthélemy de Pic-Saint-Pop (rôle principal) est l'amie, la camarade, la disciple d'un de ces libertins, Roger Du Marquet.

Amants ? Non. Même il la décourage de chercher dans la chair un plaisir facile. Comme elle est noble de naissance, et afin de connaître une vie originale et tendue, elle devient chanoinesse à Remiremont. A cette époque, depuis le Moyen-Age, Remiremont constituait un État politiquement souverain, administré par un chapitre de chanoinesses. Ces chanoinesses n'étaient pas des religieuses. Seule l'abbesse, en principe, prononçait des vœux. Mais toujours deux tendances s'étaient affrontées parmi les chanoinesses. Les unes vivaient comme des femmes du monde, les autres comme des nonnes.

Dès son arrivée à Remiremont, où Du Marquet l'accompagne, Pic-Saint-Pop prétend se mettre à la tête des nonnes, sans y être d'ailleurs poussée par l'ardeur de la foi catholique. En fait, elle brûle de commander, de se dépenser, de combattre. Quelque chose de militaire et de viril l'habite avec excès. Et n'oublions pas qu'elle n'a pas d'homme, quelle monte à cheval et qu'elle entend en elle le tumulte assourdissant de son sang. Elle entreprend de ranger sous sa bannière les nonnes, les "fourmis", contre les mondaines, les "abeilles".

D'emblée, elle se met en devoir de saboter la grande soirée théâtrale et musicale que les mondaines ont organisée. Cependant, les circonstances se démontrent périlleuses. Le maréchal de Turenne, qui vient de battre les troupes impériales allemandes en Alsace, retourne vers la France. D'un moment à l'autre, son armée se présentera devant Remiremont, qui n'appartient en aucune façon au royaume de France et qui serait plutôt suspect de sympathies envers le duché de Lorraine, lequel est l'allié de l'Allemagne. L'armée française, avec Turenne à sa tête, paraît devant Remiremont. Va-t-il s'emparer de la ville ? Va-t-il suivre son chemin ?

Sur ce, deux vieilles chanoinesses, deux "fourmis", qui n'aiment pas les Français, tirent, sur leur camp, un coup de canon. Traversant le toit de la tente, le boulet tombe sur le lit de Turenne, juste au moment où celui-ci vient de se lever. Il décide de brûler la ville. A Remiremont, où les réfugiés vosgiens affluent, Pic-Saint-Pop trouve dans sa chambre, sur sa propre couche, un petit garçon très joli, tout à fait charmant, que des réfugiés, vraisemblablement, ont déposé là. Pour la première fois de sa vie, sans doute, la jeune femme voit, touche et embrasse un être masculin, ce délicieux bébé. Elle en devient absolument folle. Elle donne enfin libre cours au flot de l'amour qu'elle contenait. Aussi, à la grande surprise de la communauté tout entière qui n'en attendait pas tant, elle se rend au camp de Turenne afin de plaider la cause de Remiremont. L'amour et la joie sont en elle.

La suite ? Ce sera en 2020 sur une ou plusieurs scènes de Remiremont et sa région....

Distribution Comédie Française 1962
Mise en scène : André Barsacq

Thérèse Marney : Jeanne-Marie Barthélémy de Pic Saint Pop
Berthe Bovy : Félicie de Bouton-Lacote
Hélène Perdrière : Elisabeth de Machelin
Denise Gence : Joséphine d'Osterne
Catherine Samie : Marie Mathias
Françoise Kanel : Dorothée de Rheingraff
Danielle Volle : Solange de Pacault
Jean Marchat : l'Écrivain
Georges Descrières : Roger du Marquet
Henri Rollan : le vicomte de Turenne
Hervé Sand : le capitaine Colson
Quatre fourmis et quatre allégories
Quelques enfants

Jacques Audiberti

Né le 25 mars 1899 à Antibes (Alpes-Maritimes), décédé le 10 juillet 1965 à Paris (5e arrondissement), c'est un écrivain, poète et dramaturge, auteur d'une œuvre théâtrale importante, mais aussi de romans, d'essais, de poèmes et de critiques cinématographiques pour le journal Comœdia.

Le site de l'association des Amis de Jacques Audiberti.