Les Kyriolés

Les Kyriolés : entre vie religieuse et folklore

Auteur : Philippe MARTIN,
Université Nancy 2.

 

Les kyriolés demeurent entourés d’un halo de mystère tant les avis divergent à leur propos. Vers 1840, Charles Friry les considérait comme une « cérémonie moitié sérieuse, moitié bouffonne, partie militaire et partie religieuse »1. Au même moment, M. Richard y voyait une « bien belle fête [...] religieuse et féodale »2. Comment les départager ? S’agit-il d’une fête grotesque ou d’une tradition religieuse ?

C’est Pierre Heili qui a attiré notre attention sur cette question. Ayant déjà constitué un dossier sur ce thème, il nous a guidé dans les archives nous incitant à porter un regard d’historien sur ce cortège aujourd’hui disparu, qu’il soit remercié et associé à notre travail.

Avant de nous atteler à la tâche, il nous faut en savoir un peu plus sur ces kyriolés, déformation du mot latin kyrie. Tous les folkloristes fournissent une définition assez semblable. Avant la Révolution, le lundi de la Pentecôte, les jeunes filles de huit paroisses dépendant du chapitre3 se présentaient à l’église de Remiremont. Tenant des branchages à la main, elles entonnaient des cantiques en français qui célébraient les vertus des chanoinesses et demandaient à Dieu de protéger les récoltes. À la fin de la cérémonie, les chanoinesses offraient aux chanteuses les plus dévotes un paquet d’aiguilles appelé « quarteron de nounattes ». Trois autres paroisses4 ne venaient que tous les trois ans. Enfin, les habitants de Saint-Maurice-sur-Moselle apportaient deux hottes de neige au chapitre.

Au premier abord, il pourrait ne s’agir que d’une de ces manifestations du temps de la Pentecôte comme il y en avait tant. Au Moyen Age, des colombes de carton descendaient des voûtes pour planer sur des nuages d’encens. Au XIIIe siècle, à Paris, Beauvais, Senlis ou Rouen, on préférait laisser s’envoler des oiseaux bien réels ; puis, des artificiers lançaient des flammèches rappelant les langues de feu qui consacrèrent les Apôtres. Autant de manifestations symboliques qui permettaient d’évoquer visuellement les récits des Evangiles. Mais des réjouissances mi-populaires, mi-religieuses s’étaient greffées sur cette fête. Le prieur de Mâchecoul devait, assis sur un âne, apporter au sire de Rays une jonchée de joncs verts ; malheur à lui si son animal fientait ou pétait, il devait alors payer 60 sols au seigneur. À Montluçon, des jeunes gens, appelés les Chevaux Fugs ou les Chevaux du Saint Esprit, s’enfermaient dans des chevaux en carton et parcouraient les rues. Lyon avait son Cheval Fou, grande figure grotesque d’un cheval couronné trimbalé à travers le quartier du Bourg Chanin. En Dauphiné, des bœufs ou des veaux étaient promenés. En Bretagne, les oiseaux étaient à l’honneur. Partout ces cérémonies étaient suivies de fêtes dansées et des refrains étaient spécialement écrits pour l’occasion5.

Ce serait cependant une erreur de nous arrêter à cette simple comparaison. Observer les kyriolés, c’est à la fois découvrir les relations que le chapitre entretenait avec certaines paroisses, envisager l’évolution des rites et voir naître un usage folklorisé.

 

1.- Les kyriolés avant le XVIIIe siècle

Aux XIIIe-XIVe siècles, il s’agissait d’une cérémonie pendant laquelle des paroisses remettaient aux dames des sommes d’argent : d’anciens cartulaires en témoignent6.

La cérémonie s’étendait sur deux jours, la Pentecôte et le lendemain. Elle marquait très nettement le rapport de sujétion des paroisses par rapport au chapitre et les liens de réciprocité qui existait entre eux : les fidèles versaient des redevances récognitives et le chapitre rendait une certaine somme ; il était hors de question que les processions pénétrassent à Remiremont seules, mais les dames venaient solennellement les chercher à l’extérieur des remparts, geste symbolique par lequel elles affirmaient leur pouvoir sur la cité.

Le paiement de ces droits est encore attesté dans les archives du début du XVIIe siècle. Les comptes tenus en 1633 par Jean Prévost, grand sonrier, rappellent que « les paroisses qui doivent venir tous les ans en procession à l’église Saint-Pierre de Remiremont le lundi de la Pentecôte doivent à l’office du Grand Sonrier savoir, le chastollier de Celles 2 gros 10 deniers, ceux de Rupt I gros 8 deniers, de Saulxures 2 gros 10 deniers, de Saint Etienne 10 deniers, de Dommartin 3 gros 12 deniers »7. Les registres paroissiaux signalent les mêmes versements ; ainsi en 1643, les habitants de Celles payaient neuf francs six gros8.

Tous les documents s’attardent longuement sur le cas de Saint-Maurice car, au moins depuis le début du XVIe siècle, les paroissiens apportaient « la neige des chanoinesses »9. Laissons la parole au Grand Sonrier de 1633 : « Les paroissiens de St Maurice ne sont point tenus à ces processions, mais ils doivent, sous peine d’une amende de deux bœufs blancs, fournir chaque année, le lundi de la Pentecôte, dès le grand matin, en la ville de Remiremont, deux grandes rochettes remplies de neige qui se déposent au chœur de l’église aussitôt l’épître de grand messe chanté, l’une devant le siège de Madame la Princesse abbesse, l’autre devant celui de la doyenne ; le lieutenant rouvrier reçoit cette neige et la présente aux deux dites dames et doit le dîner et 18 deniers à celui qui l’a amenée ainsi qu’un picotin d’avoine pour son cheval »10.

En 1679, le même récit est fait : « Les habitants de Saint-Maurice doivent chacun an le Lundi de la Pentecôte envoyer un cheval chargé de deux rochelles remplies de neige que le Sr Sonrier reçoivent et la présentent à madame l’abbesse »11. Un document du XVIIIe siècle assure qu’il s’agit là d’une grâce accordée, vers 1510, par les chanoinesses aux habitants. Ils auraient jadis été contraints de participer aux processions communes mais « par rapport à l’éloignement et aux malheurs du tems, le Chapitre voulut bien y avoir égard et les décharger de s’y rendre [...] à charge néanmoins de fournir le même jour [...] deux grandes rochelles remplies de neige »12. Il est vrai que Saint-Maurice est séparé de Remiremont de 29 kilomètres alors que les autres paroisses ne devaient effectuer qu’entre 2 et 21 kilomètres. Il y aurait donc eu un adoucissement pour cette communauté particulièrement éloignée : d’une procession générale on passa à un don apporté par une seule personne.

Ainsi au XVIIe siècle, nous découvrons une cérémonie qui marquait la dépendance de douze paroisses par rapport au chapitre. Pourquoi celles-ci ? Sans doute parce qu’elles faisaient partie des sept bans de la montagne, ensemble compact essentiel pour la vie de l’abbaye et qui constituait la dotation primitive. Documents émanant du chapitre ou comptes des paroisses signalent l’usage sans le décrire plus longuement. Il semble alors parfaitement naturel et les voyageurs qui traversèrent Remiremont, comme Montaigne à la fin de 1580 ou H. de l’Hermine en juin 1681, négligèrent d’en parler13, certains d’entre eux indiquèrent simplement l’habitude d’apporter des plats de neige tant ce geste leur apparaissait original.

 

2.- Une transformation au XVIIIe siècle

Puis vint un temps de chaos. Les guerres du XVIIe siècle, la confusion liée à la réforme tentée par Catherine de Lorraine et la présence d’abbesses jeunes sans réelle autorité provoquèrent un indescriptible désordre. Les documents sont alors peu nombreux, les conflits internes multiples et la chute des revenus irrémédiable. Pendant ces quelques décennies, le sens de la procession se perdit. C’est pourquoi en 1702, Dorothée de Salm, abbesse soucieuse d’instaurer un pouvoir abbatial fort14, demanda à Charles Pellier de lui rédiger un compte rendu de la cérémonie.

Les années 1720-1730 représentèrent un tournant. Il s’agit du temps de la reconstruction dont profitèrent de nombreuses maisons religieuses pour faire le point sur des rites jugés populaires et les amender, mouvement perceptible dans presque toute la Lorraine. Dans les Vosges, en 1727, les chanoines d’Autrey procédèrent ainsi à une transformation du rituel suivi par les pèlerins venus prier saint Hubert15. Il n’est donc pas étonnant que la question des kyriolés soit posée à ce moment et que certains paroissiens les aient remis en cause. En 1732-1736 éclata un procès entre le chapitre et les habitants de Saint-Maurice qui refusaient de verser la traditionnelle neige, alors que les dames la considéraient comme « un droit trop assuré et trop bien établi »16. Cet épisode est à replacer dans le cadre plus large de la réforme qui toucha le chapitre à la suite de la visite du cardinal de Rohan ; si les chanoinesses conservèrent leur statut de séculières, elles furent soumises à une discipline plus précise marquée par la publication du règlement du chapitre et de leur rituel, moyen de fixer les solennités liturgiques et les devoirs de chacun.

Le cérémonial du chapitre publié en 1735 décrit rapidement les kyriolés, laissant entendre qu’il s’agit d’une manifestation que les chanoinesses toléraient à cause de son ancienneté mais qu’elles la considéraient comme secondaire. On signale d’abord que le premier coup de matines était donné à 4 h 30, le second à 4 h 45, le troisième à 4 h 53. Puis les dames disaient tout de suite Matines, Laudes, Prime et Tierce : « à cause de plusieurs processions qui viennent de diverses paroisses rendre hommage aux Corps Saints et à l’Église ; dont les unes font chanter par de jeunes filles des Cantiques qu’on appelle les Kiriolets, ensuite les Prêtres chanteront le Veni Creator en faisant la procession par le milieu du chœur, et tournant autour de l’autel de Saint Romaric ; et d’autres processions venant comme de coutume, tirer aux pieds du Crucifix, les deux dames chantres de semaine iront les recevoir à la porte de l’église du côté de la Ville avec le chanoine de grande Messe, la croix et l’eau bénite »17.

Ce passage est particulièrement intéressant car il nous présente bien ce qu’étaient les kyriolés en ce début du XVIIIe siècle et leur évolution par rapport au siècle précédent. Le vocabulaire souligne l’ancienneté de ce rite assimilé à un usage immémorial. Certaines paroisses venaient honorer les reliques et, juste avant que les prêtres entonnent le Veni Creator, des jeunes filles chantaient des cantiques. En revanche, les versements en argent décrits au XVIIe siècle ne sont plus mentionnés ; peu de temps avant, l’abbaye d’Autrey avait, elle aussi, supprimé les offrandes en numéraire pour éviter les critiques et ne pas apparaître trop âpre. Les sommes en jeu, fixées depuis des générations, ne représentaient plus un subside intéressant. En revanche, le rite de sujétion était maintenu. Une autre fête rassemblait les représentants des cinquante-deux bans : la Saint-Romary puisque ce saint passait pour être celui qui avait largement doté territorialement les chanoinesses ; associer le saint à l’hommage symbolique des paroisses était un moyen de mêler intimement l’acte fondateur, la gestion matérielle et la dimension religieuse. Ce jour, avant le sermon, on installait un bureau au-dessous du pupitre du chœur ; la sonrière s’y tenait en habit de chœur, flanquée, à sa gauche, de son officier. Le clerc de l’Église appelait alors « les maires des cinquante deux bans de ladite Église, lesquels seront tenus de s’y trouver sur peine de l’amende ordinaire, à laquelle seront condamnés ceux qui y manqueront »18.

Il ne faut pas s’étonner de la volonté du chapitre de maintenir ces liens symboliques de dépendance, bien d’autres, à la même époque, manifestèrent le même souci. À Metz, le lundi de la Saint-Étienne, les garçons et les filles de fermes apportaient au chapitre Saint-Paul des volailles de la part de leurs patrons. Ils se réunissaient aux portes de la ville et formaient alors une procession qui se rendait vers la maison des chanoines en chantant les « plaincts de Sainct Esteve », cantiques mêlant paroles françaises et versets latins19. Partout où un pouvoir séculier se sentait menacé, il se servait de processions pour marquer sa supériorité. De 1751 à 1767, l’intendant Chaumont de la Galaizière s’opposa au prieuré de Flavigny et aux habitants de Crévéchamps pour des questions foncières. Ayant obtenu gain de cause, il fut décidé que « le curé de Crévéchamps est tenu de passer, à chaque grande Fête Dieu, en procession avec le Saint-Sacrement, à travers la maison du seigneur de Chaumont »20. Dans une société qui se transformait lentement de tels comportements étaient donc fréquents ce qui montre que la manifestation romarimontaine n’était absolument pas unique.

Les textes du XVIIIe siècle nous montrent que si le versement d’argent aux chanoinesses avait disparu, les communautés étaient cependant obligées de faire face à des dépenses indirectes que révèlent les registres des paroisses et des fabriques. L’abbé Lucas a analysé ceux de Celles. Le matin du lundi de la Pentecôte, les fidèles suivaient la messe puis prenaient la route de Remiremont. Ils s’arrêtaient à la croix de Celles où, depuis la fondation de Jean Thovel de 1754, ils entendaient un Regina et un De Profundis. Les comptes signalent parfois le concours de violoneux qui ouvraient le cortège. Ils indiquent aussi la présence du curé, du maître d’école surveillant les enfants, et du marguillier circulant dans les rangs. Les jeunes filles qui entonnaient les kyriolés étaient, elles aussi, remerciées puisque la paroisse leur distribuait un franc dix gros et six deniers. À l’issue de la cérémonie, un repas se déroulait à Remiremont ; les frais du curé, du maître d’école, du marguillier et des châtelliers étaient pris en charge par la collectivité. Encore assistait-on à des variations d’une année à l’autre : le curé fut présent en 1724 alors que les archives ne mentionnent pas sa participation pour l’année suivante. Des offrandes étaient aussi effectuées en faveur des reliques exposées et, en 1772-1773, les fidèles laissèrent une livre six sols à la Vierge du Trésor21. Toutes les paroisses faisaient face à des dépenses identiques ce qui implique qu’elles suivaient le même cérémonial. A Vagney, par exemple, les jeunes filles recevaient 1 franc 14 sous, le curé touchait 2 francs 2 sous, le marguillier 2 sous 6 deniers22.

Ainsi entre le milieu du XVIIe siècle et le milieu du XVIIIe, les kyriolés avaient bien changé. S’ils étaient toujours un rite de sujétion que les chanoinesses défendaient fermement, ils n’étaient plus une occasion de verser de l’argent au chapitre et les dames n’en profitaient plus pour diriger des danses toutes profanes. L’antique unité de la société autour d’un rite festif avait disparu alors que son caractère hiérarchique était nettement affirmé. Tous les documents qui en parlent insistent alors sur les cantiques que les jeunes filles entonnaient, mais aucun d’entre eux ne signale ce que pouvaient bien être ces paroles. Tout changea en 1765 quand Claude Nicolas Laurent, imprimeur-libraire à Remiremont publia un petit in-4° de 16 pages intitulé : Kyriolés ou cantiques qui se chantent par les Personnes de la Campagne, aux Processions qu’elles font à l’Église de Mesdames de Remiremont, le lendemain de la Pentecôte23.

3.- Un recueil de cantiques

Les cantiques imprimés jouent sur un triple registre : honorer les saints, leur demander des grâces et célébrer le chapitre présent à la cérémonie. Le culte des saints est l’élément le plus visible du recueil, la présence de plusieurs xylographies montre d’ailleurs leur importance. Il est vrai que pendant longtemps la cérémonie avait été l’occasion de vénérer les reliques conservées à Remiremont et exposées à cette occasion. Habitude signalée dans le cantique de Dommartin qui proclamait : « Nous prions petits et grands, / Tous les saints qui sont céans ». Le saint le plus invoqué était saint Romaric, patron de Remiremont. Son importance était bien marquée puisqu’une gravure le représentant tenant l’église de la cité à la main ouvrait le recueil. Il était souvent associé à saint Pierre patron du chapitre ; chaque village se devait de lui faire hommage : symboliquement les saints patrons de toutes les communautés lui demandaient l’autorisation d’entrer dans la ville. Les habitants de Saint-Etienne entonnaient ainsi :

« Criaulé saint Pierre et saint Romary,
 O bienheureux ! daignez vos portes ouvrir ;
Car le martyr saint Etienne veut venir :
C’est pour tenir conseil ensemble
 ».

Ce rite d’entrée n’est pas propre à Remiremont puisqu’on le retrouvait dans presque toutes les grandes processions24. Parallèlement, de nombreux saints n’intervenaient que dans un seul cantique, tout simplement parce qu’ils n’étaient priés que par la paroisse dont ils étaient les patrons ; les habitants de Dommartin étaient ainsi les seuls à honorer saint Martin et ceux de Saint-Nabord, saint Nabord. Certains saints étaient invoqués uniquement en raison de la protection spécifique qu’ils apportaient comme Urbain, protecteur des récoltes. La dévotion des fidèles ne se tournait pas uniquement vers les saints, elle englobait également le Christ, mentionné dans cinq cantiques, et Dieu, cité dans cinq chants. En revanche, la Vierge était singulièrement peu présente.

Les fidèles demandaient aux saints des grâces toutes spirituelles. Ceux de Dommartin imploraient :

« Que Dieu nous donne bonne confession,
Grâces et consolation, kyrie
Nous vous prions pour nos péchés
Avec un cœur humilié,
Afin que Dieu nous fasse pardon,
Et nous en donne rémission
».

Ceux de Saint-Amé demandaient au Christ :

« Criaulé qu’il ait piété des pécheurs,
Et des pécheurs et pécheresses, en priant Dieu
».

Les défunts n’étaient pas oubliés puisque les vivants demandaient l’allégement des peines que subissaient les âmes plongées dans les souffrances du Purgatoire. Les jeunes filles de Dommartin suppliaient :

« Et aux Trépassés nous dirons,
Que Dieu leur fasse pardon
».

Celles de Saint-Amé rappelaient que tout homme a une fin et elles chantaient :

« Criaulé que Dieu nous donne paradis ».

Nous sommes donc en présence de prières qui s’inscrivaient parfaitement dans ce que voulut le clergé réformateur à partir de la seconde moitié du XVIe siècle25 : le saint n’est qu’un intercesseur ; rien ne vient corrompre la relation entre l’orant et Dieu ou le Christ, seuls personnages à pouvoir octroyer des grâces. Les demandes étaient purement spirituelles et insistaient sur la nécessité d’une transformation intérieure du croyant par la reconnaissance de ses péchés et la pratique de la confession, sacrement qu’il était si difficile d’imposer aux populations d’Ancien Régime. L’ensemble de cette démarche reflétait les influences d’une théologie de la peur qui s’appuyait sur le purgatoire pour persuader les fidèles d’être dévots.

Mais à côté de cette strate, le texte nous présente une autre catégorie de prières beaucoup plus prosaïques qui, presque toutes, étaient faites pour obtenir de bonnes récoltes. Dommartin demandait :

« Que Dieu nous donne bonne moisson,
Et de tous les biens à foison
 ».

Les habitants de Saint-Amé priaient saint Urbain :

« Criaulé vous avez les biens en mains,
Remettez les fleurs en grains, en priant Dieu,
Et tous les saints
».

Ceux de Saint-Nabord s’adressaient au même :

« O Criaulé, au bienheureux saint Urbain,
Qui avez tous les biens en mains,
Mettez les tous en sûreté, ô criaulé
».

Les jeunes filles de Saulxures se distinguaient en chantant :

« Criaulé, Dieu entremit ses fleurs en grains,
Criaulé, nous en ferons de bonnes aumônes,
Que les riches en donneront aux pauvres
».

La prière s’accompagnait donc d’une promesse d’aider les malheureux en cas de moissons satisfaisantes, comme si cet engagement pouvait influencer le saint. Il n’est pas étonnant que saint Urbain soit largement invoqué dans les kyriolés. En Lorraine, comme dans bien d’autres régions, le cycle de mai était étroitement associé aux manifestations agraires. Les Saints de Glace étaient singulièrement redoutés, en particulier saint Mamert (11 mai), saint Pancrace (12 mai), saint Servais (13 mai) auxquels était parfois ajouté saint Urbain (25 mai). De nombreux dictons étaient d’ailleurs associés à ce dernier personnage. « Tant que la Saint-Urbain n’est pas passée, les vignerons ne sont pas tranquilles » assuraient au XIXe siècle les habitants de Foulcrey26.

Les fidèles venus à Remiremont le lundi de la Pentecôte ne se contentaient pas de manifester leur piété envers des protecteurs surnaturels. Les paroles de leurs cantiques illustraient aussi leur dépendance vis-à-vis du chapitre à qui ils présentaient des vœux de prospérité. Les jeunes filles de Dommartin étaient les plus précises puisqu’elles s’adressaient tour à tour à l’abbesse, la sonrière, l’aumônière, les chantes-nottes, le grand prévôt, le chancelier et le sonrier. Elles entonnaient par exemple :

« À Dieu nous ferons nos prières,
Pour le grand prévôt saint Pierre,
Afin que sa gouvernation,
Soit juste et sans lésion
».

Les autres communautés étaient plus concises. Saint-Amé s’adressait aux « dames de Saint-Pierre », Saint-Nabord à « Mesdames » et Saint-Etienne aux « nobles dames ». Saint-Amé leur souhaitait une « bonne vie » et Saint-Etienne pensait à l’avenir en espérant : « Qu’après cette vie Dieu les mette hors de peine ». Ces souhaits n’étaient pas gratuits et les paroles mettaient l’accent sur la redistribution des richesses. Les fidèles de Dommartin remerciaient les chanoinesses pour

« Vos aumônes et vos charités
Et autres œuvres de piété
Sont en admiration
Aux pays des environs
».

Les clins d’œil n’étaient pas absents de ces cantiques. Ainsi Dommartin récitait :

« Kyrie pour vous Mesdames,
Qui n’êtes qu’un cœur et qu’une âme,
Qui vivez en bonne union,
Comme le veut la religion
».

Formule qui selon les années pouvait sembler narquoise quand on connaît les luttes d’influence qui traversèrent le chapitre, en particulier lors des élections27.

 

4.- Un mystère ?

Le recueil de cantiques de Claude-Nicolas-Emmanuel Laurent nous fournirait donc, enfin, les paroles des cantiques entonnées par les jeunes filles lors du lundi de la Pentecôte. Nous pourrions alors facilement relier ces paroles à celles que les groupes de jeunes utilisaient lors de certaines fêtes « populaires ». Ainsi, le premier dimanche de mai, les jeunes filles de Dommartin récitaient de petites complaintes28. Elles se divisaient en cinq groupes, chacun représentant une des sections de la paroisse, et stationnaient sur le pont de la localité. Quand un passant se présentait, elles chantonnaient :

« Un beau Monsieur avons trouvé
Entre maisons
Que Dieu lui donne joie et santé
Ayez le mai
».

Puis, elles épinglaient à son chapeau ou au revers de son habit une petite branche fleurie ; en échange elles recevaient une pièce ou des œufs, ceux-ci étaient vendus aux enchères le soir même, l’acheteur devenant le « Roi du Mai ». Avec l’argent ainsi récolté, elles achetaient cinq cierges qui étaient installés dans l’église le dimanche de la Fête-Dieu. Certains assuraient que les années fastes, chaque bougie pouvait peser jusqu’à 15 kilos. Mais s’arrêter à cet aspect et classer les kyriolés sous la rubrique « religion populaire » serait une grave erreur. Nous nous heurtons en effet très vite à de multiples questions.

La première concerne la nature du texte imprimé. En effet, en 1773, Claude-Nicolas-Emmanuel Laurent donnait une nouvelle édition des Kyriolés. Une comparaison de ces deux ouvrages révèle immédiatement des différences29. Le titre a légèrement changé : en 1765 on parle des « personnes de la campagne » alors que plus tard, on évoque « les jeunes filles de différentes paroisses ». La première version était assez austère alors que la seconde fut enrichie de gravures qui modifiaient le panthéon des saints invoqués dans les cantiques. Parmi les illustrations, on trouvait la Vierge et sainte Claire, honorée au Saint-Mont. Il y avait là le souci d’associer des protecteurs de la région qui n’étaient pas évoqués dans les cantiques. Mais il y avait peut-être également une intention purement décorative. En effet, ces deux bois étaient placés en fin de volume pour occuper le recto et le verso d’une page qui, sans cela, serait restée blanche. L’imprimeur se servit de bois utilisés par ailleurs dans la Confrairie de Notre-Dame des suffrages, petit opuscule qu’il imprima en 1770 à l’intention d’une confrérie de Gérardmer30. Enfin, les paroles de la 4e strophe de la complainte entonnée par les habitants de Saint-Amé avaient été modifiées.

 

1765

1773

 

 

Criaulé pour le très haut roi puissant, Criaulé pour le noble Duc de Lorraine Prince d’un très grand renom. Stanislas, son nom, & tous les saints, &

Criaulé pour le très haut roi puissant, Criaulé pour le noble Duc de Lorraine Prince d’un très grand renom, Louis XV, son nom, & tous les saints, &

De telles variations nous obligent à nous replonger dans les pages des Kyriolés. L’analyse détaillée de l’opuscule nous persuade qu’il est impossible que les fidèles aient utilisé ces paroles à cette date.

Une première chose choque : les plantes arborées par les jeunes filles. Le rituel signale que les fidèles apportaient des branchages qui symbolisaient leur communauté, geste emblématique mais aussi moyen de reconnaître et d’individualiser les groupes lors de la cérémonie. De tels comportements étaient attestés lors de nombreuses manifestations, mais quel sens pouvaient leur donner les chanoinesses de la fin du XVIIIe siècle ? À cette époque, hygiénistes, médecins ou botanistes multipliaient les traités pour expliquer les effets bénéfiques des plantes. Or, toutes celles apportées lors des kyriolés passaient soit pour guérir de l’hydropisie, soit pour réguler les flux menstruels, soit pour faciliter le transit intestinal, soit pour les désordres mentaux...

Contentons-nous de deux exemples. Les baies de genièvre « ont la vertu de résoudre puissamment, d’atténuer, d’échauffer, de déterger et de fortifier [...] en un mot elles servent de thériaque aux gens de la campagne »31 ; on s’en servait donc pour « dissiper les vents », faire sortir les glaires ou les calculs de vessie, pour « rétablir la fluidité du sang » des femmes réglées. Il paraît peu raisonnable de penser que les habitants de Remiremont l’ignoraient. Buchoz venait de publier son traité sur les plantes lorraines et, tout au long du siècle, les expérimentateurs se penchèrent sur cet arbuste32. Constatations identiques pour le « mirguet »33 qui était utilisé « pour toutes les affections du cerveau », l’épilepsie, les paralysies, les syncopes, les vertiges, l’apoplexie, les tremblements34. Même s’il s’agissait d’une tradition qu’il était impossible de transformer, on peut supposer les sourires gênés des chanoinesses recevant ces plantes aux vertus si marquées.

Les populations paysannes ne pouvaient pas non plus méconnaître cette dimension de leur geste. En effet, jusque dans le premier tiers du XXe siècle, dans la nuit du 30 avril au 1er mai, les jeunes garçons plantaient « le mai » sur le toit des jeunes filles à marier ; chaque plante évoquait le caractère de la demoiselle : du sureau pour les orgueilleuses, de l’aubépine pour les méchantes, du cerisier pour les dévergondées, du saule pour les malpropres, du marronnier pour les jalouses... Or qui sont les dames de Remiremont vers 1760-1770 ? L’élite de la noblesse européenne. Les manifestations publiques qu’elles organisaient rappelaient cette dimension sociale nobiliaire essentielle du chapitre ; décrivant l’entrée à Remiremont de Louise-Adélaïde de Bourbon-Condé, abbesse de 1786 à 1790, dom Tailly écrivait : « elle fut reçue comme une Reine, toute la ville était dans la joie la plus grande »35. Il serait donc étonnant que ces jeunes femmes aient pu tolérer facilement un geste qui avait changé de signification au fil des ans et qui, à présent, ne pouvait que leur apparaître déplacé.

Un autre élément de ces cantiques est particulièrement étrange : leur portée politique et l’exaltation constante du passé des duchés indépendants. Les paroissiens de Dommartin envisageaient saint Amé comme : « De saint Romary compagnon, / D’Austrasie, jadis baron ». Si une telle référence était unique, les six paroisses priaient pour le duc. Saint-Amé déclarait simplement : « Criaulé pour le noble duc de Lorraine ». Dommartin rappelait l’antique alliance entre la famille ducale et Notre-Dame priée dans tant de sanctuaires devenus des centres à la fois religieux et politiques comme Sion ou Bon-Secours :

« Kyrie, Vierge Souveraine
Le noble Duc de Lorraine,
Gardez nous de torsion,
Nous vous porterons bon nom
».

Saint-Nabord était plus précis :

« O Criaulé pour le bon Prince de Lorraine,
Que Dieu dans son pays maintienne,
En grand repos, paix et santé, ô criaulé
».

Ceux qui s’appesantissaient le plus étaient les habitants de Saint-Étienne :

« Criaulé pour le bon Prince de Lorraine,
Pareillement pour sa Cour Souveraine
».

C’était donc très directement que les processions demandaient la protection divine sur le souverain d’un état indépendant. Il est impossible qu’en 1773 les fidèles aient pu entonner de tels cantiques. Ne croyons pas qu’il s’agit d’une tradition qui se maintiendrait. Les autorités françaises avaient toujours été très vigilantes vis-à-vis des processions et autres manifestations religieuses ; dès 1766, date du rattachement définitif des duchés à la France, les célébrations ducales furent immédiatement interdites et les localités qui, comme Vézelise, n’avaient pas célébré dignement le 15 août avaient été fermement rappelées à l’ordre36. Remiremont ne pouvait pas faire exception d’autant plus que le chapitre n’aurait pas toléré un tel esprit frondeur. En effet, quelques mois après la publication des Kyriolés, le 15 mars 1774, ces dames obtenaient de Louis XV la possibilité d’arborer une croix canoniale portant d’un côté saint Romaric et de l’autre la date de 620 qui rappelait la fondation de l’abbaye ; elle était attachée à un large cordon bleu liseré de rouge et portée en écharpe de droite à gauche37. Le souverain n’aurait jamais accordé un tel privilège à une assemblée qui aurait accepté des manifestations de l’ancien esprit d’indépendance lorrain.

En fait, le texte imprimé est une complexe composition de paroles d’âges différents. Un seul exemple. On découvre le mot « criaulé » dans les paroles de Saulxures, Vagney, Saint-Etienne, Saint-Nabord, Saint-Amé, mais « kyrie » dans celles de Dommartin. On note dans les Kyriolés de nombreuses expressions qu’on peut qualifier d’archaïques. Quand les habitants de Remiremont demandaient « De garder trahison / La ville de Remiremont », ils faisaient sans doute référence à d’anciennes craintes quand le chapitre tentait d’affirmer son indépendance face à la tutelle des ducs de Lorraine ce qui débouchat sur la Guerre des Panonceaux en 1566 pendant laquelle le comte de Salm, chef militaire lorrain, tenta de faire pression sur le chapitre38.

Les termes utilisés pour décrire la cérémonie sont également révélateurs d’un passé depuis longtemps révolu. Saulxures et Saint-Amé étaient les seules communautés à parler de « pèlerinage ». Les paroissiens de Saint-Amé insistaient sur le rôle des « veuves, femmes et orphelins » dans ces prières, souvenir de croyances chères aux hommes du XVIe siècle pour qui Dieu n’écoutait pas tout le monde mais en priorité ces trois catégories de fidèles39. Pour décrire leur village, les habitants de Vagney ou de Saulxures usaient du terme de « croix » ou « bancroix ». Il s’agit d’une tournure largement utilisée dans les coutumiers seigneuriaux des XIIIe - XIVe siècles du monde rhénan, du pays wallon ou de la région messine pour parler des processions apportant certaines redevances au seigneur40.

D’autres expressions nous prouvent que les paroles de ces deux paroisses sont héritières des habitudes médiévales. Ainsi les jeunes filles de Saulxures utilisaient l’expression du « saint prix » qu’elles apportaient à l’abbesse, mention qui faisait directement référence aux dons en argent indiqués dans les archives jusqu’au début du XVIIe siècle. La manière de s’adresser aux dames du chapitre dénote également l’ancienneté de nombreux couplets. Les jeunes filles de Dommartin souhaitaient que l’abbesse soit « en liesse », rappel qu’au début du XVIIe siècle, l’après-midi qui suivait la cérémonie des kyriolés, l’abbesse dirigeait une danse toute profane, manifestation qui avait cependant disparu depuis plus d’un siècle quand le recueil fut imprimé. De la même manière, Vagney assurait : « Criaulé, c’est pour Madame qui est aux fenêtres, / Criaulé, elle regarde à Mont ses prés » ; souvenir du temps où les chanoinesses regardaient les processions arriver pour aller les chercher aux portes de la ville.

Il ne faudrait cependant considérer le recueil comme une simple édition de paroles chantées au siècle précédent. La strate la plus ancienne du document a été en effet plusieurs fois retouchée, tel le 4e couplet du cantique de Saint-Amé : en 1765, les fidèles priaient pour Stanislas, duc de Lorraine, en 1773 ils le faisaient pour Louis XV, dont le nom était écrit en majuscules. Un sens critique et un peu narquois apparaît assez souvent. Les chanteuses de Dommartin terminaient leur cantique par ses mots : « Ainsi finit la leçon / Kyrie, chantons devons, / Par bonne dévotion », soulignant ainsi l’obligation qui leur était faite et insistant sur leur devoir ; reconnaissons qu’il s’agit d’une manière curieuse de réciter un compliment adressé aux chanoinesses. Nous avons donc un ensemble de cantiques formé à partir d’une strate ancienne, bien révélée dans les chants de Vagney et de Saulxures, sur laquelle ont été surimposées plusieurs autres sources d’inspiration, sans qu’il soit possible de parfaitement dater ces rajouts.

Il est donc impossible que les jeunes filles aient entonné ces cantiques ; alors pourquoi justement les imprimer ? Le texte de 1765 s’apparente assez à un opuscule de la Bibliothèque Bleue, petits ouvrages de faible valeur que vendaient les colporteurs, les libraires forains ou qu’on découvrait sur les étals des marchés41. Ces feuillets étaient-ils destinés à être écoulés auprès des populations villageoises. Cela semble assez douteux. En effet, les comptes de Claude-Nicolas-Emmanuel Laurent ne mentionnent aucun exemplaire de ce livre42. Avait-il déjà le souci de laisser une trace d’un usage qui s’évanouissait ? Sans doute. La réédition de 1773 semble d’ailleurs confirmer cette impression.

Il semble assez peu probable que l’imprimeur ait souhaité s’opposer au chapitre, le travail que les dames lui fournissaient était beaucoup trop important à ses yeux43. Petit notable sans grande fortune, il ne pouvait pas prendre le risque de se brouiller avec ce puissant client. Alors comment interpréter son geste ? Nous en sommes réduits aux conjectures, mais la date de 1773 nous oblige à nous pencher sur le contexte régional. Le 7 novembre mourut Anne-Charlotte de Lorraine, abbesse de Remiremont, fille du duc Léopold et sœur de François III, dernier duc et époux de Marie-Thérèse de Habsbourg. Son corps fut inhumé à Nancy, le 23 décembre, dans la chapelle des Cordeliers occasion du « dernier cri de la nation lorraine » selon l’expression de Pierre Heili44. En effet, les armes de Lorraine ornaient les monuments dressés dans les rues et les élégies célébrèrent la princesse défunte. Remiremont n’avait pas attendu cette date pour commémorer son abbesse. La nouvelle, connue le 14 novembre, frappa la population et le chapitre qui organisèrent de nombreux et somptueux offices. La ville dépensa 547 livres pour des torches et des écussons décorant l’église et 62 livres pour la tendre d’un drap noir, elle fit dire huit messes chez les Capucins... Dans une lettre envoyée à l’intendant, les conseillers de ville parlaient d’une « princesse dont la mémoire doit être chère à tous les Lorrains ». Les Romarimontains exaltèrent donc, une dernière fois, leur attachement à l’ancienne dynastie. L’imprimeur Emmanuel Laurent ne resta pas à l’écart de ces manifestations puisque c’est à lui que les échevins demandèrent d’imprimer les cartons d’invitation envoyés aux personnalités priées d’assister à ces différentes célébrations.

En imprimant les Kyriolés, Claude-Nicolas-Emmanuel Laurent agissait, sans doute, avec le souci de fournir un texte exaltant la dynastie honorée une dernière fois lors des funérailles d’Anne-Charlotte. Il rappelait ainsi l’antique alliance entre certaines paroisses et le chapitre noble de Remiremont. Cette œuvre de circonstance n’était absolument pas destinée à un large public. La page de garde ne ressemble en aucune manière aux petits opuscules de la Bibliothèque Bleue ; la première gravure présentant deux personnages bien habillés devisant dans une bibliothèque nous indique le public visé : une élite cultivée, peut-être nostalgique, mais surtout soucieuse de curiosités locales. Les paroles qu’il recueillit furent-elles retranscrites directement ou les modifia-t-il pour éviter les inévitables foudres des autorités françaises ? Il est impossible de répondre. Cependant, on peut légitimement supposer qu’il ne diffusa pas largement un ouvrage qui pouvait sembler quelque peu subversif. En effet, on s’aperçoit que le manuel n’apparaît pas dans les étals des libraires ou des vendeurs ambulants de cette fin du XVIIIe siècle45. En revanche, au début du siècle suivant, le libraire nancéien Jean Cayon mit brutalement en vente de nombreux exemplaires de ce recueil enrichi d’une introduction de deux pages qu’il rédigea lui-même46. Aurait-il disposé alors d’un stock d’invendus puisqu’il signalait lui-même qu’il s’agissait d’ouvrages aux « très rares exemplaires […] recherchés vivement par les bibliophiles ». Aujourd’hui nous ne connaissons qu’une dizaine de spécimens de cet ouvrage, trop peu pour nous livrer à une étude des circuits de diffusion. Cependant, un tel comportement ne serait pas impossible puisque de nombreux libraires procédèrent de la même manière ou réalisèrent des copies d’ouvrages anciens tant la demande des collectionneurs était forte47.

 

Conclusion

Loin d’être une manifestation étrange, les kyriolés s’inscrivent dans l’histoire complexe des manifestations mi-laïques, mi-religieuses. Leur étude nous prouve qu’aucune cérémonie ne demeure inchangée et figée. Ancien rite de sujétion marqué par un paiement de redevances jusqu’au début du XVIIe siècle, ils changèrent de nature dans les années 1720-1730 pour devenir une cérémonie pendant laquelle certaines paroisses marquaient symboliquement leur dépendance vis-à-vis du chapitre. Le cérémonial du chapitre de Remiremont n’était pas avare de ces manifestations où les chanoinesses s’associaient à la population de la ville. La veille de la Saint-Barthélémy, le jour de Pâques et lors des Rogations, des prisonniers étaient libérés par l’abbesse. Pour les fêtes de Saint-Amé et Saint-Romary, ainsi que pendant celle de la translation des corps saints au mois de mai, une procession générale était organisée autour de la place des Dames : les habitants se joignaient aux chanoinesses et le cortège promenait dans les rues les reliques de l’église Saint-Pierre.

À partir de la publication du recueil de 1773, les kyriolés prirent place dans le patrimoine local alors que si la cérémonie existait encore, les chants traditionnels et autres rites spécifiques avaient disparu. Le mot même devint un mot commun désignant un chant en langue vulgaire. L’abbé Lahache48 signale que des kyriolés parodiques furent rédigés en 1791 pour critiquer l’abbé George devenu prêtre de Remiremont et considéré comme un intrus. Le refrain proclamait :

« Kyrie chanter devons
Le bon sujet de la Nation
Vous le voyez poudré, frisé,
Boucles d’argent à ses souliers,
Dans le luxe et la vanité
Auxquels il avait renoncé.
Pour les prêtres insermentés
Il voudrait les voir étranglés
Il en a même fait chasser
Hélas ! mon Dieu ! quelle cruauté
».

Le regard des observateurs se focalisa alors sur ces kyriolés qui devinrent pendant la Révolution l’expression des structures profondes de l’Ancien Régime. C’est à ce titre que l’abbé Grégoire les condamna sans appel. Sous sa plume, elles étaient des « sottises féodales », « des fatras rimés en vieux Gaulois », des « usages grotesques que quelque nouveau Ducasse classera un jour avec la fête des fous, celles des calendes »49. Le texte imprimé par Laurent perdait donc sa dimension folklorique pour devenir politique.

Au siècle suivant, la manifestation intéressait toujours autant. Des chercheurs locaux, comme Jouve, recueillirent pieusement les mélodies des chants et les notèrent sur des partitions musicales, mais il s’agissait en fait des chants publiés en 1773. Les paroles avaient le charme de la nostalgie et ceux qui regrettaient l’ancienne monarchie les louèrent. C’est ce que fit M. Richard qui les considérait comme la manifestation d’une société « vivant heureuse aux foyers domestiques sous l’empire tutélaire des vieilles et douces coutumes des seigneurs »50. Mais, au même moment, Charles Friry se moquait de ces paroles, « espèces de rondeaux qui ne nous sont parvenus que défigurés » ; et il citait les vers de M. David de Remiremont qui écrivait sur le même sujet :

« Les types des vieux jours, dithyrambes rustiques
Qui planent au-dessus des règles poétiques
Et montent tout boiteux, au seuil du Paradis
Pour embrasser les saints comme de vieux amis
»51.

En publiant les Kyriolés, Claude Nicolas Emmanuel Laurent n’avait fait œuvre ni de dévot, ni d’historien, mais, sans s’en rendre compte, de folkloriste, créant un temps mythique où passé et présent se rejoignent dans une culture populaire en grande partie imaginée. Sans le vouloir, il avait ouvert la voie que suivront, au XIXe siècle, curieux et érudits.

Philippe MARTIN,
Université Nancy 2.

  1 Ch. FRIRY, Guide du baigneur et du touriste à Plombières, à Remiremont et lieux voisins, Commercy, s.d., t. 2, p. 139.
  2 M. RICHARD, Les Kyriolés de Remiremont, Épinal, imprimerie de Gley, s.d., p. 1-2.
  3 Il s’agit de Dommartin-lès-Remiremont avec du genièvre, Ramonchamp avec du sapin, Rupt-sur-Moselle avec du chêne, Saint-Amé avec du mirguet, Saint-Nabord avec du rosier sauvage, Saint-Etienne avec du cerisier, Saulxures-sur-Moselotte avec du saule, Vagney avec du sureau.
  4 Raon-aux-Bois avec du genêt, Plombières et Bellefontaine avec de l’aubépine.
  5 Maurice VLOBERG, Les Fêtes de France, Grenoble, Arthaud, 1936, pp. 144-147. Des danses et autres réjouissances sont souvent signalées à Remiremont à l’issue de la messe du lundi de la Pentecôte, notre travail ne s’intéressera cependant pas à cette dimension de la journée pour se centrer uniquement sur la manifestation religieuse.
  6 Les anciens cartulaires sont connus grâce au manuscrit 1 de la bibliothèque Municipale de Remiremont intitulé Romaricensis Ecclesiae Monumenta... Il s’agit d’un volume composé, vers 1778-1788, par Cl. Vuillemin prêtre et archiviste. Il recopie les anciens cartulaires tout en réorganisant l’ordre des documents de manière à les regrouper par thèmes et les classer par ordre alphabétique.
  7 Arch. dép. Vosges : G 1577, f° 3.
  8 Cité dans P. LUCAS, Vieux Papiers d’une vieille paroisse. Celles, Remiremont, Lalloz Perin, s.d., p. 21.
  9 X. de PLANHOL, « La neige des chanoinesses », Pratiques anciennes et genèse des paysages. Mélanges de géographie historique à la mémoire du Professeur Jean Peltre, Nancy, CERPA, pp. 15-27. Il s’agit de la reprise d’un texte publié dans L’Eau de neige (Paris, Fayard, 1995).
  10 Arch. dép. Vosges : G 1577, f° 3.
  11 Arch. dép. Vosges : G 856, f° 471.
  12 Arch. dép. Vosges : G 856, f° 473.
  13 Leurs récits sont cités dans J.-P. STOCCHETTI, Le Pays de Remiremont vu par les peintres et les écrivains, Remiremont, Gérard Louis éditeur, 1993, p. 11-12 (pour Montaigne), p. 19-20 (pour H. de l’Hermine).
  14 F. BOQUILLON, Les Dames de Remiremont sous l’Ancien Régime (1566-1790). Contribution à l’étude de la noblesse d’Église, thèse de doctorat de 3e cycle, Nancy, dactyl., 1988, pp. 233-262.
  15 Ph. MARTIN, « Honorer et prier saint Hubert à Autrey (fin XVIe - fin XVIIIe siècles », Annales de la Société d’Émulation du Département des Vosges, 1998, p. 75-89.
  16 Arch. dép. Vosges : G 856, f° 473 ; malheureusement le procès n’est connu que par cette mention, le dossier ayant disparu.
  17 Recueil des règlements et usages de l’insigne église collégiale et séculière de Saint Pierre de Remiremont immédiatement sujette au Saint Siège, Remiremont, 1735, chapitre 1, titre III, p. 21-22.
  18 Ibid., chapitre 1, titre III, p. 13.
  19 Ch. ABEL, « Revue rétrospective des vieilles chansons populaires du pays mosellan », Mémoires de l’Académie de Metz, 1887-1888, p. 107-108.
  20 Affaire présentée dans Ph. MARTIN, Les Chemins du sacré, Metz, Serpenoise, 1995, p. 140-141.
  21 P. Lucas, op. cit., chapitre 2.
  22 Arch. dép. Vosges : archives de Vagney, GG 29, comptes de recettes et dépenses des chasteliers de l’église de Vagney pour 1747-1789.
  23 Pendant très longtemps cet opuscule n’a été connu que par son édition de 1773 ; l’édition de 1765 a été découverte par A. Boo dans les fonds de la Bibliothèque Municipale de Nancy (Res. 10960). Elle était ignorée des spécialistes de l’imprimerie à Remiremont. Voir P. HEILI, « Claude Nicolas Emmanuel Laurent (1719-1787) et les commencements de l’imprimerie à Remiremont», Le Pays de Remiremont, n° 8, 1986, p. 49-72.
  24 Voir par exemple Ph. MARTIN, Les Chemins..., op. cit.
  25 Voir à ce propos L. CHATELLIER, Ph. MARTIN (dir.), La Prière dans le christianisme moderne, n° spécial de la Revue de l’histoire des religions, t. 217, fasc.3, Paris, P,U.F., Juillet-septembre 2000.
  26 G. L’HOTE, La Tankiote. Usages traditionnels en Lorraine, Metz-Nancy, Serpenoise P.U.N., 1984, p. 169.
  27 Voir F. BOQUILLON, op. cit.
  28 A. MATHIEU, Histoire de Dommartin-lès-Remiremont, chez l’auteur, Dommartin-lès-Remiremont, 1970, t. 2, p. 147-150.
  29 Nous reprenons ici le travail de A. BOO, La chanson populaire en Lorraine aux XVIIIe et XIXe siècles, mémoire de maîtrise, Nancy 2, 2002.
  30 P. HEILI, op. cit.
  31 P.-J. BUC’HOZ, Traité historique des plantes qui croissent dans la Lorraine et les Trois Évêchés, Paris-Nancy, 1762-1770, 10 vol. Pour le genièvre, voir t. 7, pp. 119-120. Ce traité a été très critiqué car les compétences médicales de Buc'hoz furent vivement remises en cause, on lui reprocha sa méthodologie et la publication de textes inutiles. Il regroupa l’ensemble de ces reproches dans la seconde édition de son Traité historique des plantes... parue en 1770 (voir le chapitre « Anecdotes touchant le Traité historique des plantes de Lorraine », p. 112-287). Sur Buc’hoz, voir P.-E. WAGNER, « Joseph-Pierre Buc’hoz ou l’infortuné botaniste », Des feuilles en fleurs, Metz, 1997, p. 7-22.
  32 Signalons les expériences pour produire des boissons médicales à partir de ces baies, c’est ce qu’expliqué Duverney devant l’Académie en 1703, mais c’est aussi le lancement, en 1768, de la genevrette, sorte de sirop destiné aux populations peu argentées.
  33 PETIN, Dictionnaire patois-français, Nancy, 1842 signale qu’il s’agit du muguet ou d’une forme de lilas sauvage.
  34 P.-J. BUC'HOZ, op. cit., t. 9, p. 66.
  35 Cité dans J.-P. STOCCHETTI, op. cit., pp. 52-55.
  36 Philippe MARTIN, Les Chemins..., op. cit., Deuxième partie. Depuis le « Vœu de Louis XIII », le 15 août est une fête pendant laquelle les Français prient la Vierge de protéger le souverain et le royaume.
  37 Bib. municip. Remiremont, ms. 42.
  38 Françoise BOQUILLON, op. cit., p. 10-12. Le comte Jean de Salm, maréchal de Lorraine, fut envoyé par le duc pour mater le chapitre qui refusait de retirer de leurs armoiries l’aigle impérial. À ce moment trois dames de Salm étaient appréhendées dans le chapitre : Anne, sa sœur ; Christine, sa nièce ; Élisabeth, une parente dont la filiation est mal connue.
  39 Croyance que révèlent parfaitement les procès de sorcellerie du début du XVIIe siècle ; voir Philippe MARTIN, Pèlerins de Lorraine, Metz, éditons Serpenoise, 1997, p. 105-108.
  40 Sur les « bancroix » voir : U. BERLIERE, « Les processions des croix banale »», Bulletin de l’Académie Royale de Belgique. Académie des Lettres, 1922, p. 419-446 ; R. HANON DE LOUVET, Les processions de bancroix à l’église collégiale de Nivelles, Nivelles, 1943 ; Jean Schneider, La ville de Metz aux XllI-XlV s., Nancy, 1950, p. 414.
  41 Voir L. ANDRIES, La Bibliothèque Bleue au XVIIIe siècle : une tradition éditoriale, Oxford, 1989.
  42 P. HEILI, op. cit.
  43 Il imprime pour elles le Cérémonial et rituel de l’insigne élise collégiale et séculière de St Pierre de Remiremont (1750), le Discours à Madame la Comtesse de Saint-Maugris, dame abbesse... (1752)... Voir P. HEILI, « Claude Nicolas Emmanuel Laurent... », op. cit.
  44 P. HEILI, Anne-Charlotte de Lorraine (1714-1773). Abbesse de Remiremont et de Mons. Une princesse européenne au siècle des Lumières, Remiremont, Société d’Histoire de Remiremont et de sa région, Gérard Louis éditeur, 1996, p. 121.
  45 S. MEYER, Les Hommes du livre dans les Vosges de 1700 à 1805, mémoire de maîtrise, Nancy 2, dactyl., 1989 ; S. DEHOVE, Les Hommes du livre à Nancy au XVIIIIe siècle, mémoire de maîtrise, Nancy 2, dactyl., 2000.
  46 Des exemplaires de ce type sont conservés, par exemple, à la Bibliothèque diocésaine de Nancy sous la cote O 192, à la Bib. municip. Remiremont sous la cote 146 D (R 43).
  47 Le 19 avril 1862, un exemplaire de la Danse macabre publié à Paris en 1492 fut vendu 1170 francs or ; c’est ce qui amena Baillieu, libraire au 43 quai des Grands Augustins à Paris, à proposer à sa clientèle une « copie de l’original ».
  48 Abbé A. LAHACHE, « La persécution révolutionnaire dans le département des Vosges », Semaine religieuse de Saint-Dié, 1896, p. 78.
  49 Abbé GRÉGOIRE, Correspondance sur les affaires du temps,  1798 ; cité dans J.-P. STOCCHETTI, op. cit., p. 68-70.
  50 M. RICHARD, op. cit., p. 5.
  51 Charles FRIRY, op. cit., t. 2, p. 139.